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Deuil Périnatal Témoignage bouleversant des parents : A toi notre Fils

Deuil Périnatal

Lorsque l’on me demande si je suis mère, je réponds que non. Trois ans après, il m’est impossible de répondre autre chose. Il m’est impossible d’imaginer autre chose.

Pour certains, ma réponse est incompréhensible, elle revient à nier l’existence de cet enfant, que j’ai senti grandir, que j’ai aimé de tout mon être, que j’ai tenu dans mes bras. Pour d’autres, elle est le signe de ma folie qui ne s’est jamais amoindrie. Ces derniers n’ont surement jamais ressenti la déchirure qui m’a traversé lorsque tu as fermé tes yeux pour toujours. J’aurais préférée subir les pires supplices de l’Humanité plutôt que de voir la vie quitter ton petit corps frêle que je n’ai pas réussi à protéger.

Certains diront que ce n’est pas de ma faute. Et j’acquiescerai, parce que je n’ai pas la force de leur expliquer ma culpabilité. Parce que je n’ai pas le courage de leur faire face. Parce que je n’ai pas l’envie de m’effondrer, en pensant à cette fièvre, que je n’ai pas reconnu immédiatement … et qui a affaibli ton corps, tes organes, et qui t’a coûté la vie.

Je me sens coupable. Mais ce sentiment est irrationnel, je le sais. Il découle de cette journée-là, quand la fièvre est tellement montée que j’ai su que tu n’allais pas bien. Que j’ai su que je devais courir voir les médecins, encore … après une grossesse si surveillée. Tu t’es développé dans un utérus hostile, qui t’a empêché de grandir sereinement, et pourtant, déjà si fort, tu t’es battu comme un chef, mon fils. Tu as dû subir des examens, tu m’as entendu de nombreuses fois pleurer, râler, de devoir rester couchée. Tu as surement grandi en sentant mon inquiétude, à chaque douleur, à chaque saignement, à chaque journée où tes coups de pieds étaient différents.

Et pourtant, nous y étions. 38 semaines. Nous nous étions battus, ensemble, nous avons résisté. Tu étais fort mon fils. Comme ton père, qui devenait si tendre lorsqu’il te regardait, les yeux constamment rivés sur mon ventre, qui faisait des vagues quand tu bougeais.

Lorsque les médecins m’ont annoncé que tu étais en détresse respiratoire, je n’ai pas compris, alors…pardonne moi.

Lorsque les médecins m’ont dit que j’allais subir une césarienne en urgence, je n’ai pas compris, alors pardonne moi.

Lorsque les lumières du bloc opératoire se sont allumées, je n’étais même plus capable d’entendre autre chose que la peur qui hurlait, qui se déversait dans mes entrailles. Mais je n’ai pas compris. Pardonne-moi.

Lorsque j’ai entendu ton premier cri, alors même que je me sentais si faible, je n’ai toujours pas compris.

Lorsque les machines tout autour de moi ont commencé à sonner, et que j’ai entendu le médecin dire qu’il fallait m’endormir, je n’ai pas compris. Pardonne-moi pour cela.

Pardonne-moi de ne pas avoir compris que tu utilisais tes dernières forces pour te battre, encore une fois. Pardonne-moi de ne pas avoir compris que tu souffrais à l’intérieur de moi. Et pardonne-moi de ne pas avoir pu échanger ma vie contre la tienne, parce que je l’aurais fait, sans hésiter une seule seconde, mon tout précieux…

Lorsque je me suis réveillée 6h plus tard, le ventre coupé en deux, les drains sortant de mon corps, les tuyaux me reliant aux machines, je n’ai toujours pas compris. Pardonne-moi.

Lorsque j’ai vu ton père pleurer en te tenant dans les bras, je n’ai pas compris. Et j’ai pleuré, parce que tu étais enfin si près de moi. Que j’allais enfin te toucher, te sentir, t’admirer et t’hurler en chuchotant à quel point je t’aimais. Qu’enfin notre combat pour te faire venir au monde était terminé. La vie allait être si douce avec nous à présent. Elle nous le devait bien.

Mais je n’ai pas compris le regard grave du personnel soignant. Je n’ai pas vu le panneau du service de réanimation, je n’ai même pas vu les machines et leurs « bip » incessants. Je n’ai pas compris. Pardonne-moi à nouveau.

J’ai pu enfin te prendre dans mes bras et j’ai su. Comme un torrent d’eau boueuse qui salit tout sur son passage, comme un tsunami qui détruit les habitations, j’ai su. Je ne sais pas pourquoi je l’ai su à ce moment-là, ni même comment. Avec le recul je me dis que je l’ai su dès le premier monitoring, dès le premier regard inquiet du médecin … mais que je ne pouvais l’imaginer. Imaginer que tu allais me quitter, nous quitter. Quitter ce monde, cette Vie, que je m’attache tant à chérir et à trouver belle.

Les médecins nous ont expliqué que la fissure de la poche des eaux ne s’était pas vue immédiatement à cause de mon placenta praevia. Qu’à cause de cette fissure, j’avais contracté une infection, qui avait affaibli nos corps à tous les deux. Que cela faisait surement plusieurs jours que tu souffrais. Mais que tu avais quand même continué à bouger, à avoir le hoquet, à dormir et à manger et que c’est pour cela que nous n’avions rien vu.

Je n’ai pas entendu toutes les paroles de ces médecins car je ne voulais qu’une chose : plonger mon regard dans le tien pour imprimer toutes les courbes, tous les détails de ton visage, sentir ton petit cœur battre sous ma main, et te coller à ma peau, pour que tu saches que ta maman était là. Qu’elle ne te laisserait pas souffrir une minute de plus.

Je me souviens avoir entendu parler de pronostic … d’organes endommagés, mais je te serrais si fort que je me fichais de tout cela. Je me souviens avoir demandé si tu souffrais et je ne me rappelle même plus de la réponse.

Tu avais l’air si paisible, les traits détendus et tes yeux clignotants de fatigue. Et j’ai compris après que tu étais déjà en route vers l’autre monde … que ton coeur battait de moins en moins vite et que tu étais si serein parce que tu avais déjà un pied avec les Anges. J’ai pu te tenir 13 heures dans mes bras avant que j’entende ton dernier souffle. La seconde d’avant tu respirais, celle d’après, tout s’était arrêté. Comme si c’était la chose la plus simple, la plus naturelle au monde. Un instant tu es, l’autre tu n’es plus.

Je me souviens avoir tant pleuré que ton petit pyjama bleu était trempé. Pardonne-moi pour ça. J’espère que pendant ces 13h je t’ai montré tout l’amour que j’avais pour toi. J’espère que tu as senti que tu étais la chose la plus précieuse que je n’avais jamais tenu dans mes bras. Je t’ai chanté cette berceuse juive en me balançant d’avant en arrière comme une supplication… jusqu’à ce qu’aucun son ne puisse sortir de ma bouche. Ils sont venus te prendre et je me suis retrouvée déchirée. De cette douleur psychique qui anesthésie tout le reste. On venait de m’enlever une partie de moi. Je manquais de souffle, j’avais envie d’hurler. Ma vie venait de basculer à jamais.

Je n’ai pas dormi pendant plusieurs semaines. J’ai refusé de m’alimenter et de boire assez longtemps pour que les médecins me nourrissent autrement. Comment pouvais-je te faire l’affront de vivre alors que tu étais mort ? J’aurais tout donné pour faire un pacte qui te ramenais. J’entendais ton rire dans ma tête alors même que tu n’avais jamais ri. J’entendais tes premiers pas alors même que tu n’avais jamais enfilé de chaussures. Je te sentais dans mes bras alors même que tu n’y étais plus.

Et je pleurais, je pleurais, en disant à ton papa qu’il faisait froid dehors et que tu devais avoir froid dans ta toute petite tombe. Je lui hurlais qu’il devait aller te couvrir parce qu’il serait responsable s’il t’arrivait quelque chose.

Aujourd’hui, 3 ans après, je vais mieux. J’apprends à vivre sans toi. Il n’y a pas un seul jour où tu n’es pas dans mes pensées. Et des fois, je pleure, hurlant au Ciel l’injustice qui m’envahit. Et des fois je me sens chanceuse de t’avoir eu près de moi, même si peu de temps.

Tu comprends peut-être mieux pourquoi je dis que je ne suis pas mère. Parce que lorsque l’on me demande si j’ai un enfant, je ne peux pas dire non.

Mais c’est différent. Tu es mon fils, mon enfant, mon tout petit. C’est l’amour que nous avons partagé, toi et moi, si intensément, qu’il ne me quittera jamais. Mais livrer à ces gens combien la maternité a été difficile, combien tu me manques, à chaque instant, et en tout temps, combien je sais que je ne pourrais plus jamais me sentir complète, c’est dur pour moi. Je préfère que tu restes dans l’esprit des gens qui te connaissait, le petit Aharon, combatif, doux, qui s’apaisait lorsque je lui chantais des chansons, plutôt que l’enfant, mort … chez ceux à qui ne je pourrais jamais exprimer à quel point tu m’as rendu heureuse.

Pardonne-moi pour tout ce que je n’ai pas pu t’apporter. Pardonne-moi pour tout ce que je n’ai pas pu te donner. Pardonne-moi pour ces heures de souffrance, que nous avons choisi d’abréger. Pardonne-moi d’avoir failli. Mais saches que je t’aime, du plus profond de mon cœur, du plus profond de mon âme. Et à tout jamais.

Lorsque l’on me demande si je suis père, je réponds que oui. Bien sûr que je suis père. Il m’est impossible de dire autre chose.

J’ai toujours parlé d’Aharon, à tout le monde parce qu’il est mon fils et j’en suis fier. J’ai toujours parlé de lui car mes proches m’ont permis de parler de lui. Sa mort n’a jamais été tabou. Mon fils n’a jamais été un sujet à ne pas aborder. Pourquoi aurait-il dû l’être ? Il nous a rendu heureux, il nous a rendu fiers, il s’est toujours battu. J’ai ri en voyant ses mouvements, j’ai eu envie de l’avoir à côté de moi, j’ai pleuré quand j’ai su qu’il souffrait, j’ai souri en pensant à l’avenir. Toutes ces choses me font avoir envie d’en parler. On ne parle de choses dont on a peur, de choses dont on veut pas se souvenir. Je veux me souvenir de mon fils et de toute la joie qu’il nous a apporté.

Il a changé ma vie, il a fait de nous des parents. Le regard de sa mère a changé, Aharon a changé son coeur de femme en coeur de mère. Il l’a rendu plus belle et plus lumineuse et moi plus fort.

A vous les proches … parlez de ces enfants qui vivent à travers nos souvenirs. Faites en sorte qu’ils fassent partis de nos vies aussi pour les bons moments. Ces enfants ont existé, ils ont vécu … que ce soit quelques instants, heures, mois. Ils étaient là et ils sont là dans nos vies à nous.

Quand on me demande si je suis père, je réponds que oui, parce que je le suis.

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